« We can’t breath ».°
Au cœur des installations de Natalia Domínguez, résonne comme un signal de détresse. Essoufflé, étouffé, il peine à se faire entendre dans un monde où l’air vient à manquer, où une respiration n’est plus une évidence. L’air est conditionné.
Conditionné par le « progrès », les ambitions de croissance et de développement, les logiques extractivistes, accompagnées de leur lot d’exploitations et d’oppressions.
Parce qu’imperceptible à l’œil nu, l’air est un impensé. Son récit est celui d’un invisible, libre, omniprésent, naturel et vital. Sa réalité est plutôt celle d’un commun pollué, rendu toxique par les activités humaines. Les respirations sont traversées d’enjeux matérialistes, l’expérience de l’air et de sa qualité est soumise à des conditions économique et sociales inégales. Ne souhaitant pas se résoudre au désenchantement, Natalia Domínguez propose dans sa pratique d’envisager la respiration non comme un instinct inquestionné mais comme un acte manifeste, un geste apte à dilater les idées préconçues.
Dans ses agencements sculpturaux, une toile de parachute ou un tuyau d’aération, extraits de leur pure fonctionnalité, révèlent la matérialité de l’air, le « dés-in-vibilise »°°. Des pistes sonores prennent part aux oeuvres, constituent un paysage sensible et immersif qui joue avec les manques, les interstices et les inconforts. Au rythme des inspirations, expirations et souffles coupés, on se confronte alors aux enjeux d’un insaisissable, prêt·es à entendre les soupirs des voix silenciées.
° « On ne peut pas respirer / On étouffe ». Slogan utilisé lors des manifestations du mouvement Black Lives Matter à la suite de l’assassinat par asphyxie d’Eric Garner (2014) puis de George Floyd (2020) par les forces de polices américaines.
°° Terme développé par l'architecte et chercheuse Nerea Calvillo dans “Aeropolis: Queering Air in Toxicpolluted Worlds”.
Écrit par Juliette Gaufreteau.
Bien qu’ayant l’apparence d'œuvres finalisées, les projets présentés sont bien des étapes de recherches en cours. Doris Hardeman et Natalia Dominguez ont poursuivi leurs réflexions plastiques et conceptuelles en s'emparant de ressources locales afin d’expérimenter de nouvelles formes en devenir. Leurs recherches se sont enrichies de regards sur l’industrie et l’architecture locales, et leurs matériaux proviennent, entre autres, de casses automobiles locales, des mains ouvertes, du boncoin ou de prestataires industriels spécialisés. Cet ancrage local n'empêche pas leur considération de se porter sur des problématiques plus largement partagées telles que les dynamiques de pouvoir, l’extractivisme, les stratégies de protection et de contrôle des corps. Les installations qu’elles déploient dans l’espace d’A·R dégagent à la fois une grande sensibilité esthétique, un caractère enjoué mais aussi une certaine violence, adoucie par la sensualité des textures et des couleurs mises en jeu.
Le dialogue qu’elles engagent entre elles, avec le territoire et l’architecture, trouve une résonance dans la présentation de Julián León Camargo qui place la création artistique dans un contexte de mobilité, d’ouverture à l’altérité et de partage des affects. Pour lui, les résidences d'artistes permettent de stimuler les pratiques par la rencontre et les échanges, ainsi que par les frictions rencontrées hors de nos zones de confort.
Dans une volonté d'ouvrir des pistes de recherche et d'expérimenter avec de nouveaux matériaux, Natalia Domínguez se met en quête de points de contact entre les appareils, les outils et les corps. Point de départ de ses recherches sur le territoire clermontois, elle s'intéresse à l'histoire souvent occultée des ouvrier·ères des usines Michelin, et aux conditions de travail abusives omniprésentes dans les plantations de caoutchouc au début du 20e siècle. Elle porte son attention sur la façon dont les dynamiques silenciées transparaissent dans les routines et techniques des travailleur·euses. Elle s'appuie sur leurs récits pour réinvestir les relations violentes qui lient les corps qui gouvernent et ceux gouvernés. Nouer, observer, ajuster, répéter, lui permettent d'entrer en résonance avec les expériences douloureuses qui sous-tendent l'histoire officielle. Un airbag vidé de son air est le seul témoin d'un impact soudain, une respiration coupée. Les récits d'oppression ne sont pas sujets mais médiums : les traces d'une brutalité passée, vécue dans les corps, fondent une méthodologie pour travailler la matière, donner à voir les absences et les impensés. Par la reprise des gestes qui structurent les quotidiens laborieux, elle se met en recherche d'une image pour le moment distante, une formule pour une pratique libérée.
Écrit par Isabelle Henrion & Juliette Gaufreteau.